Inter n° 121 - Pauvreté, dépouillement, dénuement

Il s’agit, dans ce dossier, d’examiner les pratiques de dépouillement et de simplicité volontaire : comment peut-on assumer la pauvreté, comment la création est-elle perçue comme dénuement ?

Il s’agit de vivre et de créer avec peu, mais aussi de mettre en commun nos ressources, outils, technologies. Dans un déplacement de la notion de richesse, « toute relation qui n’est pas complètement défigurée, y compris sans doute ce que la vie organique porte en elle de réconciliation, tout cela est don ». (Theodor Adorno, Minima Moralia)

L’artiste peut travailler par choix avec un matériel désuet, low-tech, recyclé, bon marché. Tout le monde peut réaliser son oeuvre, il est remplaçable – « disposable », comme on le dit des employés de banque. Il peut aussi travailler pour donner une voix aux exilés, aux réfugiés, aux « subalternes » (Spivak) ; explorer la condition des personnes sans statut politique, sans droits civiques, sans représentation historique. Qu’est-ce que la « vie nue » (Agamben) dans une société des technologies et de la consommation ? Les artistes s’identifiant aux sans-papiers, aux déportés, aux « sauvages », aux exclus, aux itinérants ? Après un demi-siècle, nous voulons réévaluer le projet de l’« Arte Povera » (Celant), version 2.0, dans les arts, au théâtre ou dans la rue, contre la capitalisation des ressources – et des oeuvres –, contre l’appropriation de la culture par le commercial et le politique. Nous tenons à travailler sous le radar des circuits de la valorisation cultuelle, à penser en retrait de notre prétention à appréhender le réel dans une société pseudorationnelle : la « pensée faible » (Vattimo). Pour le 40e anniversaire de la mort de Pasolini (1975), nous souhaitons écouter ce qu’il tentait de nous dire : « J’ai la nostalgie des gens pauvres et vrais […]. » (Furio Colombo, Gian Carolo Ferretti, L’ultima intervista di Pasolini).

Dans le long débat entre la qualité et la quantité à partir de productions « minimalistes » ayant Malevitch comme précurseur, le dénuement confirme le « less is more » et propose le « rien » ou encore le « non-être », rejoignant le « pas fait » de Robert Filliou. Les pratiques du moindre comme saufconduit dans la surenchère des produits et services sont un témoignage du civilisationnel et des obligations au sein d’une sorte de démesure où se confirme un repli nécessaire, peut-être même une inutilité… Les pratiques du peu comme affirmation d’un manque ?

Ont contribué à ce numéro: Michaël La Chance, Thierry Davila, Mélissa Correia, Martine Viale, Guy Sioui Durand, Jean Sergo Louis, Mildred Duran Gamba, Joël Hubaut, Alain-Martin Richard, Virginie Marchand, Susana Caceres, Charles Dreyfus, Tom Johnson, Pascal Pique, Ariane Daoust, Jonathan Lamy, Valérie Yobé, Aude Moreau, Laurianne Faubert-Guay, André Marceau, Éric Madeleine, Gauthier Lesturgie, Pierre Demers, Gilles Clément, Michel Georgieff, Thierry Mandoul, Boris Nieslony, Jean-Pierre Ostende, Hélène Matte, Richard Lefebvre, Christian Bujold, Julien St-Georges Tremblay, Lorraine Beaulieu, Sabrina Clitandre